
Donc, la bataille de Gaulle.
Je ne reviendrai pas ici sur la qualité de ce film : elle est évidente. Ni sur son succès : plus de 5 millions d’entrées cumulées en trois mois d’été, … on est sur de l’indiscutable.
Chapeau bas, donc, à son réalisateur Antonin Baudry qui s’est attaqué sans émoi à un des plus grands monuments de l’Histoire de France, et réussi à ne pas s’y brûler les ailes.
Sans doute parce qu’il a voulu faire don, à nous Français comme au reste du monde, d’un récit, d’une lecture enfin française de cette dramaturgie planétaire, et de ce fait sans doute plus juste que toutes les versions anglo-saxonnes qui l’ont précédée.
Sans doute parce qu’il s’est donné la peine de comprendre, en profondeur et sans parti-pris, ce qu’a signifié cette épopée de la France Libre.
Rappelons-en synthétiquement les principaux messages :
- Un idéal absolu possède une force irrésistible : de Gaulle arrivant à Londres est habité par l’obsession de la France éternelle, celle qui ne peut, même battue, s’avouer vaincue devant les nazis. Cet idéal est écrasant, mais en même temps donne la force d’une exigence sans faille, qui bouscule les Puissants et les Raisonnables ; la force de résister, nuque raide, à toutes les adversités, les sarcasmes, les traîtrises, les échecs. Si Churchill l’accueille et le soutient à Londres, c’est que, aimant et connaissant la France, et en animal politique exceptionnel, il « sent » ce que de Gaulle porte en lui d’authentique, d’aussi incommode que précieux, et qui doit absolument survivre à cette guerre. C’est ce qui conduira aussi Eisenhower à donner son accord pour que la 2ème DB aille libérer Paris, contre le plan stratégique général et la volonté de Roosevelt même.
- La faiblesse objective de l’instant est une information, pas une assignation : on peut être pratiquement inconnu, ne pas parler anglais, n’avoir pratiquement ni armes ni soldats, être snobé ou même combattu par ses propres alliés, …. et pourtant, en pensant le conflit au niveau mondial qui convient, lancer avec audace et lucidité quelques combattants résolus à l’assaut des colonies africaines françaises et réussir à les gagner à la cause alliée. On peut aussi, sans aucune légitimité politique nationale préalable, contre la Gestapo, les collabos, l’appareil policier et le soutien parlementaire du pouvoir pétainiste, arriver à rassembler autour de son nom les seigneurs de guerre des résistances intérieures en Conseil National de la Résistance… et ce qui paraissait chimère se révèle coup de génie.
- L’exigence absolue et l’exemplarité des chefs conduit à l’héroïsme : les actions militaires de König, Leclerc en Afrique du Nord se terminèrent par des victoires improbables de leurs maigres troupes acharnées à vaincre de puissantes divisions allemandes, suscitant l’admiration de l’armée et de l’opinion anglaises… derrière cela, l’héroïsme des soldats s’appropriant jusqu’au sacrifice ultime l’intransigeance de leurs chefs, adulés car s’exposant comme eux et sans cesse, au feu ennemi
- Les sentiments font silence devant l’impératif de victoire finale : les morts français de Mers-el-Kébir ou de Casablanca sous les obus anglais, l’arrestation, la torture et la mort de Jean Moulin par la Gestapo, chacune des traîtrises américaines ou des revirements de Churchill ont dû crucifier le Général, certaines victoires le combler de bonheur aussi ; mais jamais il n’a laissé aucune de ces émotions le détourner, ou même simplement le distraire, de sa route. Tout au plus, s’est-il permis quelques colères calculées, et l’usage maîtrisé d’un humour cinglant…car l’impassible posture de Commandeur construit, justifie et célèbre à la fois le succès.
- Tout ceci nous est vraiment arrivé : on n’assiste pas à une « story » avec des « characters » bien léchés par un scénariste de block-buster de fiction : les situations sont historiques, notre pays est vraiment au tapis, les personnages, aussi exceptionnels soient-ils, ont existé et agi, les tirs sont à balles réelles. Ce n’est pas une histoire, c’est notre Histoire. Un de ses épisodes où nos parents, nos grands-parents étaient. Il n’est donc pas impossible qu’à notre tour, un jour, demain, cela puisse nous arriver….
Un sujet magnifique plein d’enseignements majeurs, traité avec un professionnalisme exigeant mis au service d’une générosité qui touche : voilà donc, ajoutés au talent, les ressorts du succès.
Nous saurons dans les prochains mois si ce qui est un simple succès de film deviendra un phénomène sociétal. Mais en ce début plein de possibles, et en regard du fond massif de ce film rappelé ci-dessus, deux éléments interpellent :
- « L’insoutenable légèreté des lettres » des critiques : à longueur d’internet, de tous bords, elles se sont répandues, dans toute leur diversité. Et cependant, elles ont toutes un point commun : ignorer magistralement le fond, par cécité ou intention.
Il semble beaucoup plus essentiel à leurs auteurs de gloser sur les décors, la longueur, les soi-disant inspirations BD, les (quelques) libertés historiques, les changements de pied humoristiques, le jeu de tel ou tel acteur, l’attractivité des affiches, voire même la stratégie de block-buster de Pathé, exhibant au passage leurs connaissances cinématographiques, trop souvent équarries à la hache de leurs obsessions idéologiques.
Ce bouillonnement brownien, ce babil volubile, cette avalanche d’impressions à peine pensées, jetée en vrac à la figure de leur public par des personnages emplis d’abord d’eux-mêmes, aux propos décousus aussi approximatifs que leur maîtrise des mots et des phrases, rend mal à l’aise.
A un tel niveau de hors sujet, on est gêné pour eux. On est frustré, car les écouter ne nourrit pas l’esprit. On est effrayé de ce que raconte ce fonctionnement de notre société de plus en plus décervelée, schématique et partisane, noyée sous un futile et un accessoire qu’on lui somme d’adopter comme prêt-à-penser, vite, vite, vite.
- La déroutante montée en puissance de l’audience : les chiffres de fréquentation des premières semaines furent décevants : à peine ceux-ci connus, les influenceurs à chapeau à plumes prédirent le flop final, assenant comparaisons péremptoires et projections assurées, se rengorgeant de l’avoir prévu et parfois souhaité.
Et puis se produisit l’inattendu : les chiffres se redressèrent, le public se déplaça massivement. Impertinent, il faisait fi des assignations des experts.
Vite alors, on poussa des explications bancales : la coïncidence avec la fête du cinéma (mais pourquoi ce film en bénéficierait plus que les autres ?), un bon « bouche à oreille » (une simple expression, patch posé pour cacher ce qu’on ignore ?).
Et s’il se passait autre chose, dans les salles et dans les cœurs ?
Des étoiles dans les yeux. La gorge qui se serre. L’oreille devenue attentive, incrédule et émue, à l’écho assourdi, inédit et pourtant familier, d’une période héroïque qui nous appartient. L’éveil, étonné et ravi, d’une fierté retrouvée d’un peuple qu’on a trop longtemps endormi, abaissé, et qui retrouve son trésor : ce qu’il est, de toute éternité.
Alors bien sûr c’est la rentrée.
La fin des vacances, la scolarité des enfants, les impôts, les factures à payer, déjà préparer Noël, et bientôt voter. Tout ceci peut s’évanouir comme un rêve, et l’ordinaire recouvrir à nouveau d’amnésie la plaine « de nos pauvres vies ».
Mais il peut y avoir bataille. D’autres yeux peuvent s’ouvrir, d’autres cœurs se remettre à battre, à l’unisson de la France de toujours.
Les semaines prochaines le diront.
Les mois, les années difficiles qui viennent diront aussi autre chose : si nous avons su nous servir à temps de ce grand réveil… ou si, hélas, nous l’avons manqué .
Daniel Rigaud
